De la convivialité

De l’art de la table au vivre ensemble

Tout devient convivial : le bureau, les magasins, les interfaces de nos ordinateurs…

Mais au fait, c’est quoi la convivialité ?

La convivialité prend racine dans l’art de la table, dans le « repas en commun ». Au 19ème siècle, le Grand dictionnaire universel de Larousse (1869) définit la convivialité comme « goût des réunions joyeuses et des festins ». Le célèbre gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin (plus connu grâce au fromage de même nom), dans sa Physiologie du goût (1825), exprime lui « le plaisir de vivre ensemble, de chercher des équilibres nécessaires à établir une bonne communication, un échange sincèrement amical autour d’une table ». Mais rapidement on fait la différence entre la commensalité qui désigne le strict fait de partager la même table, et la convivialité qui inclut l’ensemble du processus par lequel on développe et assume son rôle de convive. 

Aujourd’hui, la convivialité, dans le langage courant, est entendue comme la « capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent » (définition actuelle du Larousse). On voit donc un déplacement du terme qui se généralise et s’applique à des contextes de plus en plus variés.

Un processus de socialisation

J’ai parlé un peu plus haut de « processus » et de « partage » ; or qui dit « processus » dit « dynamique » et qui dit « partage » dit « collectif » et donc « lien social ». On comprend aisément que la convivialité a toute sa place dans la sociologie et pourtant ce n’est pas si évident. Aborder la convivialité dans sa dimension socialisatrice est plutôt nouveau. Quelques auteurs, comme Thierry Paquot, présente la convivialité comme « un état d’esprit, une façon d’être avec autrui qui efface les différences socioéconomiques et rassemble aimablement des individus en une communauté quasi égalitaire.» (Paquot, 2020 : 40).

«Elle (la convivialité) n’homogénéise pas,

mais pacifie et socialise. »

Paquot (2020 : 40)

Si, selon Mihaela Bonescu et Jean-Jacques Boutaud, la convivialité est « dynamique et flexible par sa nature, mobile et modulable dans ses usages, plaisante et ouverte par ses finalités », elle évolue au fil du temps, en fonction des contextes. Ce qu’il faut également souligner dans ces travaux sémiologiques c’est que la convivialité y est analysée comme « une valeur émergente, appelée à raviver et à consolider les relations, mais aussi comme un idéal de bien-être individuel et collectif » (Bonescu et Boutaud, 2012 : 453).

En résumé, nous retiendrons de ces réflexions que :

1/ La convivialité recouvre des formes diverses et fluctuantes ;

2/ Elle est une valeur productrice de liens sociaux qui renvoie à des représentations du bien-être.

La convivialité au Social Bar

Nous venons de présenter les réflexions majeures sur la convivialité qui guident notre approche. Ajoutons à cela que la convivialité pour nous c’est une interaction humaine à 3 dimensions : la proximité, la simplicité et la bonne humeur.

A cette convivialité font obstacle des barrières culturelles, sociologiques et psychologiques qui sont plus ou moins grandes selon les individus. Nos actions au Social Bar visent à lever ces freins pour permettre au lien social d’émerger ; en imaginant des activateurs de convivialité, le Social Bar a intuitivement appliqué ce que certains sémiologues ont souligné : « [La convivialité] associe la liberté créative à un ordre rituel propre à chaque domaine de manifestation ». (Bonescu et Boutaud, 2012 : 453).

La convivialité selon Ivan Illich

« L’espoir il faut le réintégrer à nous, dans notre vie, c’est-à-dire sous une forme de communauté, ou comme tu dis, de convivialité, une manière de vivre ensemble qui ne soit plus de nous projeter vers les choses. 

La productivité des institutions arrive à un certain point où elle commence à étouffer et à rendre impossible notre disponibilité à la convivialité. »

Ivan Illich, 1972, France Inter

Nous ne pouvons pas parler convivialité et sociologie sans évoquer Ivan Illich, le grand, le seul, l’unique – le philosophe autrichien du 20ème siècle hein, pas le héros de Tolstoï (+1 point si tu as la référence). Car c’est lui qui va faire de la convivialité un concept pour penser la modernité ou plus exactement ce qui caractérise une société traditionnelle vs. une société moderne. La convivialité se définit alors par le rapport entretenu par l’homme avec l’outil. L’homme fait l’outil. Il se fait par l’outil.

L’outil convivial supprime certaines échelles de pouvoir, de contraintes et de programmations. Selon Illich, la modernité et la société libérale entraînent une suprématie de l’outil, dommageable pour le bien-être humain et l’équilibre social. L’outil convivial selon Illich se caractérise ainsi :

  • il doit être générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle;
  • il ne doit susciter ni esclave ni maître;
  • il doit élargir le rayon d’action personnelle.

Curieux.se de découvrir Illich et ses théories ? Et bien c’est très simple, il a tout compilé dans son ouvrage La Convivialité en 1963. Et comme il était très avant-gardiste – « l’homme qui avait tout vu venir » selon Ouest-France – il a même écrit Une société sans école en 1972, riche réflexion sur les conséquences de la scolarisation obligatoire institutionnalisée sur l’épanouissement personnel … ça tombe bien, nous avons créé une école pour former à la convivialité, mais je vous en parle une autre fois.

Pour aller plus loin

Interview de 1972 d’Ivan Illich à découvrir sur France Culture

Dans cet entretien Ivan Illich évoque sa vision de l’organisation sociale au prisme de son approche de l’école ; il y évoque aussi la convivialité et sa perception de la modernité.

Demain un monde convivialiste. Il ressemblerait à quoi ?, n°57 de la Revue du MAUSS 2021/1

Revue interdisciplinaire, ce numéro offre des perspectives inédites en sciences économiques, en anthropologie, en sociologie ou en philosophie politique de la notion de convivialité pour imaginer le monde convivial de demain.

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Article de Mihaela Bonescu et Jean-Jacques Boutaud, « L’ethos de la convivialité. De la table à la tablette », Interfaces numériques, Editions design numérique, 2012, 1 (3), p.453-470.

Une approche sémiologique du déplacement du terme de convivialité de la table vers les multiples espaces de la vie sociale : les relations quotidiennes, les conditions de travail, le rapport aux objets y compris dans les usages des interfaces numériques.

Illich Ivan ; La convivialité, Paris, Seuil, Essais, 2014, 160p.

Texte fondateur du convivialisme, l’ouvrage d’Ivan Illich constitue une critique de la société industrielle en dénonçant ses dérives productivistes et notamment l’asservissement de l’Homme par la machine. Il oppose cette modernité à une « société conviviale » et appelle à la redécouverte de l’espace du bien-vivre ou « convivialité », pour (ré)humaniser la société

Paquot Thierry, Ivan Illich et la société conviviale, Passagers clandestins, 2020, 218p.

Une biographie d’Ivan Illich qui permet de (re)découvrir sa pensée dans un contexte de mutations technologiques et économiques.