Pourquoi la convivialité en entreprise n’est pas qu’un sujet tendance ?

Le mardi 15 novembre nous organisions notre premier webinaire « Viens, ça fait du lien ! » sur le thème « la convivialité en entreprise, nouveau levier RH ? ».

Ce nouveau rendez-vous en ligne reviendra tous les trimestres.
L’occasion de revenir sur la notion de convivialité en entreprise.

La convivialité en entreprise face aux transformations socioéconomiques

La convivialité est de plus en plus convoquée comme une valeur forte des entreprises. Pourquoi a-t-on tant besoin de parler de convivialité au travail ?Il existe des facteurs de transformation globale de la société qui pèsent sur ce phénomène. La crise du Covid-19 a largement contribué à modifier les manières de travailler, d’organiser l’entreprise notamment avec la généralisation du télétravail. Plus généralement, c’est le rapport au travail et son articulation avec la vie privée qui ont été repensés.

Arrêtons-nous quelques instants sur le télétravail. Même si le baromètre du télétravail 2021 proposé par Malakoff Humanis (cf. encadré) met en avant une vision plutôt positive du télétravail, ses limites sont aussi flagrantes. Certains liens ne peuvent se construire sans la dimension « physique ». Lien et lieu constituent deux dimensions de l’« être ensemble » et doivent être pris en considération conjointement. C’est d’ailleurs assez flagrant quand on se penche sur certaines statistiques mettant en avant la perception des salariés qui soulignent comment le collectif agit sur leur engagement et leur bien-être. Par exemple, 56 % des télétravailleurs se sentent plus engagés lorsqu’ils travaillent sur site, et 61 % ont le sentiment d’être plus efficaces dans leur travail d’équipe. 59 % des salariés (77 % pour les 18-24 ans) disent aller au bureau d’abord pour partager un moment de convivialité avec leurs collègues et rencontrer les membres de leur équipe (44 %).

Le télétravail peut être synonyme d’une baisse du nombre d’interactions, d’appauvrissement des échanges distants, notamment par la quasi-inexistence de communication non verbale. Plus qu’une seule question en tête : Comment maintenir des liens et construire une culture commune d’entreprise au milieu des mutations espace/temps/travail ? Des auteurs ont forgé, bien avant la crise du Covid-19, le concept de « proximité à distance » réfléchie ». Ainsi Caroline Ruiller, Marc Dumas et Frédérique Chédotel[1] interrogent notamment le rôle humain, celui des managers et des intermédiaires : « en tant que régulateur des relations à distance, de façon à donner du sens à la mise en œuvre du télétravail ».

La convivialité, particulièrement dans le contexte de l’entreprise, est davantage pensée au prisme du lieu que du lien. On parle de bureaux conviviaux, d’espaces de convivialité, on généralise les open spaces, etc. Bref on transforme la manière d’habiter ensemble l’entreprise au sens 1er du terme en imaginant que cette co-habitation est synonyme de convivialité, ce qui est en fait loin d’être évident.

Dans l’entreprise, les salariés veulent retrouver des espaces de convivialité (46 %), des espaces où l’on sent faire partie d’un collectif (32 %). 

La convivialité en entreprise : lien entre épanouissement, bien-être au travail et QVT

La convivialité se situe au cœur des questionnements portés sur l’épanouissement, le bien-être et la qualité de vie au travail (QVT). Quand on évoque cette dernière, on pense généralement à des questions d’ergonomie, de poste de travail, d’organisation du temps de travail… Là encore des aspects tangibles sur lesquels il est facile d’agir. Les choses évoluent aussi du côté de la prise en compte de la santé mentale (les burn out sont un sujet malheureusement trop d’actualité). La dimension psychique du bien-être a elle aussi sa place dans la QVT. Reste la dimension sociale, peu prise en compte et pourtant clairement présentée comme un élément essentiel dans les textes de loi fondateurs comme l’ANI (accord national interprofessionnel) de 2013 qui définit la QVT « dans une bonne ambiance».
Le bien-être au travail, c’est finalement une notion multidimensionnelle qui conjugue espace, santé physique et psychique mais aussi social. Le ressenti déclaré des salariés en témoignent, comme le montrent différentes études statistiques : le lien social est par exemple un ingrédient clé du bonheur au travail pour 4 actifs sur 10 (40%)[2].
Pour résumer pour se sentir bien au travail – et pas que – il faut que se conjuguent plusieurs facteurs. C’est pourquoi des chercheurs, comme ceux d’Abord de Chatillon et Richard (2015)[3], ont construit un indicateur de bien-être au travail articulé autour de 4 dimensions :
– le sens donné au travail (que l’activité soit utile, qu’on sache à quoi elle sert, …),
– l’activité (la maîtriser, la conduire à bien)
– le confort (environnement de travail et qualité de vie au travail)
le lien social (avec les collègues essentiellement).
On parle alors de l’indicateur SLAC (pour Sens, Lien, Activité et Confort). On peut dire de la convivialité qu’elle tisse un lien entre ces 4 dimensions d’où son importance dans le bien-être et sa capacité à faire levier.

Les racines informelles de la convivialité

Discuter autour de la machine à café, cela peut sembler anecdotique, et pourtant… Les échanges informels sont au cœur des mécanismes de structuration des entreprises (et du bien-être, cela nous l’avons toutes et tous expérimentés avec les confinements). Dans un contexte très cadré, très réglementé voire hiérarchisée comme l’Entreprise, les temps informels sont d’autant plus importants. Au-delà du bien-être, les échanges informels aident à gagner en productivité rendant plus rapide la transmission des informations.
Pas étonnant donc que les temps informels soient les plus propices à créer du lien. Les situations les plus favorables pour se faire des amis au travail sont pour 74% des actifs les pauses café/cigarette et les déjeuner, et pour 64% le fait de se voir en dehors du travail.  A l’inverse des pauses, les événements d’entreprise, séminaires et actions de team building considérés comme des moments de cohésion sociale et de création de groupe, ne favoriseraient l’amitié que pour 25 % d’entre eux. Il en est de même pour « l’état de voisinage forcé » des open spaces qui ne semble pas non plus créateur d’amitié (cités par seulement 10 % des Français).

Convivialité, engagement, performance

Pourquoi s’intéresser à la convivialité en entreprise ? Il est logique que dans une entreprise où il fait bon vivre et bon travailler, les employés viennent au travail avec plus d’allant, et qu’ils ont tendance à y rester ! Une étude de l’Institut Gallup (2016) montre que le bien-être au travail permet de réduire le turnover de 25% à 65%.
Longtemps associée à la seule dimension financière la performance renvoie désormais également à ses dimensions sociale, sociétale et environnementale (en témoigne la notion de RSE).
Enfin il faut aussi voir ce que l’absence de bien-être au travail coûte aux entreprises – et plus généralement à l’ensemble de la société. Différentes démarches de calculs de coûts évités, d’externalités négatives participent à la compréhension de l’impact du lien social et de la convivialité en entreprise. Citons par exemple l’indice de Bien Être au Travail (IBET©), créé par le cabinet Mozart Consulting permet de mesurer le taux de désengagement des salariés en entreprise mais également son coût (cf. encadré ci-dessous).
La convivialité est une notion transversale qui aide à faire le lien entre différentes facettes du bien-être en entreprise ; elle constitue de ce fait un levier de performance parce qu’elle permet d’améliorer la qualité sociale dans l’entreprise mais aussi en-dehors. Un employé heureux apporte bien plus à son entreprise comme le souligne dès les années 1980 le modèle d’analyse du « happy productive worker » développé par Staw. Voici un résumé très parlant réalisé par l’Institut Think, Baromètre National du Bonheur au travail en 2017 :

Mesurer l’impact de la convivialité en entreprise

Disons-le : il n’existe pas d’indicateur pour la mesure de la convivialité – en entreprise ou ailleurs.
Mesurer le bien-être au travail – ou plus souvent la satisfaction plus facile à recueillir – est une première étape pour appréhender le rapport au monde du travail. La différence c’est que la mesure du bien-être ou de la satisfaction porte sur un résultat et non pas sur un processus comme la convivialité.
C’est pourquoi nous travaillons à la construction d’indicateurs permettant :
– la mesure de la convivialité,
– la mesure de l’impact de la convivialité.
Dans les deux cas il est nécessaire de proposer des indicateurs multifactoriels qui combinent des données déclaratives basées sur l’expérience individuelle mais aussi collective (perception et représentation) et de l’observation des interactions entre les différents acteurs.
Réussir à appréhender la participation de chacun au collectif amène aussi à interroger les définitions de la convivialité afin de construire une culture conviviale commune. 

[1] RUILLER Caroline, DUMAS Marc, CHéDOTEL Frédérique, « Comment maintenir le sentiment de proximité à distance ? Le cas des équipes dispersées par le télétravail », RIMHE : Revue Interdisciplinaire Management, Homme & Entreprise, 2017/3 (n° 27, vol. 6), p. 3-28
[2] Selon une étude OpinionWay pour Microsoft France1
[3] Abord de Chatillon E. et Richard D. (2015), Du Sens, du Lien, de l’Activité et du Confort. Une proposition pour une modélisation des conditions du bien-être au travail par le S.L.A.C., Revue Française de Gestion, vol. 41, n° 249/2015. 

Pauline Vessely
Sociologue
Responsable du pôle R&D

Crédit photo : Welcome to the Jungle